Tuesday, July 26, 2005

 

Peur de la violence ... peur du conflit

LA CHRONIQUE d'Alain-Gérard Slama

La tentation du défaitisme

Le Figaro - 25 juillet 2005

Face au terrorisme, l'Occident s'aperçoit qu'il est confronté à une guerre. On conçoit qu'il ait peur. La peur de la violence n'est pas le contraire du courage, elle en est la condition. Sans peur à surmonter, il n'y a pas plus de force d'âme qu'il n'y a de sainteté sans la tentation. La peur de la violence est indissociable de notre condition biologique, peur de souffrir, peur de mourir : en présence du danger, elle peut être bonne conseillère, inspirer au pouvoir la prudence et aux citoyens le souci de la défense civile.

Mais il est une autre peur, qui vient de loin, et qui semble dominer les coeurs dans notre Europe paisible et hyperprotégée : la peur du conflit. Cette peur est très différente de la précédente. La peur du conflit n'est pas inscrite dans l'ordre de la nature, elle est liée à la société civile. Elle naît de la confrontation de l'individu, devenu citoyen et promu, en principe, maître de son destin, avec les autres et avec les incertitudes de l'histoire.

A la différence de la peur de la violence, la peur du conflit ne naît pas d'un rapport de forces, mais de la confrontation entre des volontés. Assumer la violence signifie que l'on veut dominer. Assumer le conflit est le fait de l'individu responsable. La violence rejette tout ce qui n'est pas unité. Le conflit est le propre du pluralisme et de la démocratie. La peur du conflit est un acte de capitulation devant le projet des Lumières.

La peur de la violence peut conjurer la force en vertu de l'adage : si tu veux la paix, prépare la guerre. La peur du conflit, dans son rêve de transparence, dissuade de préparer la guerre, et favorise la violence. Dans les années trente, la peur du conflit pouvait se comprendre après le carnage de 1914-1918. Elle a aveuglé les démocraties sur la réalité du projet totalitaire de Hitler, et précipité l'Europe dans la Seconde Guerre mondiale. Si, après la Libération, la menace de l'impérialisme stalinien a été conjurée, ce n'est certainement pas à la lucidité de nos intellectuels ni à la fermeté de nos responsables politiques que nous le devons. En dépit de ses complaisances envers l'Union soviétique, de Gaulle a pu faire exception parce qu'il n'avait peur ni de la violence ni du conflit.

Pour entretenir notre détestation du conflit, nous avons aujourd'hui l'expérience encore plus cruelle de la Seconde Guerre mondiale et le désir de conserver les bienfaits illimités de l'Etat providence. Ces conditions ne sont pas les meilleures pour affronter le retour du tragique.
Certes, nous ne sommes pas en 1940. Mais nous nous abritons, pour nous aveugler derrière les mêmes discours que naguère. Nous expliquons al-Qaida par le ressentiment des pays du Sud, par le conflit du Moyen-Orient et par le conflit déclenché par les Etats-Unis en Irak, de la même façon que les modérés de l'entre-deux-guerres, incapables d'ouvrir les yeux sur la réalité hitlérienne, expliquaient le Führer par les traités de Versailles. C'était en partie vrai, mais cela ne permettait pas d'ouvrir les yeux sur la monstruosité du nazisme. Nous redoutons également que la fermeté à l'égard des islamistes ne nous entraîne dans une «guerre de civilisations» comme nous avons refusé, après la Libération, d'apercevoir le projet stalinien de domination idéologique de l'Europe. Nous refusons de prendre contre les terroristes des mesures d'exception, que nous jugeons contraires à notre Etat de droit, dans le même état d'esprit qui a conduit les pacifistes de gauche des années trente à invoquer les droits de l'homme pour préférer Hitler à la guerre.

On pourrait espérer que la leçon du passé ait été entendue. Elle ne l'est qu'en partie. Le discours officiel rappelle que notre pays, si largement qu'il se démarque des Etats-Unis, ne sera pas épargné par le terrorisme. Mais l'explication la plus répandue est que, si nous sommes frappés, ce sera à cause de la présence de nos forces en Afghanistan et surtout de notre loi sur le voile, comme si cette loi n'était pas elle-même la conséquence de la menace islamiste ; ces explications – pour ne rien dire de la prochaine visite de Sharon, pointée du doigt comme une provocation – sont une manière indirecte d'accréditer l'idée selon laquelle les buts de guerre d'al-Qaida seraient limités et purement défensifs.

De même, la crainte d'être entraînés dans une guerre de civilisations recule devant la reconnaissance du fait que l'idéologie des terroristes est d'une occidentalophobie absolue. Mais on hésite encore à séparer cette idéologie du mythe de la nation prolétaire, pourtant démenti par l'appartenance bourgeoise de nombre de poseurs de bombes. On méconnaît le fait que cette doctrine, armée du Coran, mais inspirée du marxisme-léninisme et de Mao, est une tentative de synthèse mondiale, sans patrie ni frontières des doctrines totalitaires, racistes, identitaires et anti-individualistes, qui ont ravagé l'Europe du XXe siècle. Elle véhicule et exploite une haine de la modernité qui identifie l'universalisme des valeurs à l'impérialisme, et l'impérialisme à l'Occident.

A défaut d'être une guerre de civilisations, avec des frontières, le conflit déclenché le 11 septembre 2001 est une guerre idéologique mondiale. Son but est de démoraliser les démocraties, ainsi que leurs alliés, et de les ruiner économiquement en menant contre elles la stratégie du faible au fort la plus efficace qui ait jamais été mise en oeuvre. Pour atteindre leur objectif, les stratèges d'al-Qaida s'inspirent de Clausewitz, qui est vendu dans les pays musulmans presque autant que le Protocole des Sages de Sion. Mais alors que le Traité de la guerre s'appliquait à des Etats, ils en ont retenu la lecture de Lénine qui, pour justifier le terrorisme, a inversé la célèbre formule – selon laquelle la guerre est la politique d'Etat, rationnelle et personnifiée, poursuivie par d'autres moyens – en considérant la politique comme la guerre, passionnelle et globalisée, poursuivie par d'autres moyens.

Compte tenu de la gravité de la menace, devant l'horreur qui monte, les démocraties ne sont pas menacées de perdre leur âme si elles se rappellent que l'état d'exception peut devenir, au besoin, la réponse légitime de l'Etat de droit. De même que les démocraties se sont alliées à Staline contre Hitler, l'Europe solidaire ne doit pas davantage ménager son appui aux Etats autoritaires du Sud qui redoutent le terrorisme autant qu'elles. Au XXe siècle, le danger totalitaire est venu des Etats. Il est aujourd'hui une maladie des sociétés civiles, saisies par le démon de la régression ethnique, religieuse et identitaire. C'est le terrain le plus sensible aux tentations du défaitisme.

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